Une pierre parmi les ruines
En juillet 1799, dans le delta du Nil, des soldats de l'armée d'expédition de Bonaparte creusent les fondations d'un fort près de la ville de Rosette (Rachid aujourd'hui). Ils tombent sur un bloc de granodiorite sombre, couvert de trois bandes de texte gravées dans des écritures différentes. Sur le moment, personne ne mesure vraiment ce qu'ils viennent de trouver : une clé qui va rouvrir, vingt-trois ans plus tard, une porte que l'on croyait scellée pour toujours - celle de l'écriture hiéroglyphique égyptienne.
La campagne d'Égypte, lancée par Bonaparte l'année précédente, ne visait pas seulement des objectifs militaires : elle s'accompagnait d'une expédition scientifique inédite, avec des savants chargés de cartographier, décrire et collecter les vestiges de l'Égypte ancienne. C'est dans ce contexte que la pierre, vite surnommée « pierre de Rosette », est identifiée comme une découverte majeure et transportée vers Le Caire pour y être étudiée.
Un même texte, trois écritures
Ce qui rend la pierre de Rosette exceptionnelle, ce n'est pas son contenu en lui-même - un décret assez administratif -, mais sa forme. Le texte gravé, daté de 196 avant J.-C., reproduit une seule et même proclamation en trois écritures : hiéroglyphique en haut, démotique (l'écriture cursive utilisée au quotidien en Égypte) au milieu, et grec ancien en bas.
Ce décret, promulgué par le clergé égyptien réuni à Memphis, honore le jeune pharaon Ptolémée V Épiphane, alors âgé d'une treizaine d'années, pour divers bienfaits accordés aux temples. Rien d'extraordinaire dans le fond. Mais la présence du grec ancien, une langue que les savants européens lisaient couramment, changeait tout : si les trois textes disaient la même chose, la version grecque pouvait servir de passerelle vers les deux autres.
De Rosette au British Museum
L'histoire de la pierre elle-même bascule dès 1801. Après la défaite des troupes françaises en Égypte face aux forces britanniques et ottomanes, le traité d'Alexandrie prévoit la capitulation française et le transfert aux Britanniques d'une partie du butin scientifique de l'expédition, pierre de Rosette comprise. Elle traverse la Méditerranée sous protection britannique et rejoint Londres, où elle entre dans les collections du British Museum en 1802. Elle y est exposée depuis, devenue l'un des objets les plus visités du musée.
Thomas Young ouvre une brèche
Pendant deux décennies, la pierre circule sous forme d'estampages et de copies parmi les savants européens, qui s'attaquent au problème sans grand succès. On pensait alors, en suivant une tradition remontant à l'Antiquité tardive, que les hiéroglyphes étaient une écriture purement symbolique, chaque signe représentant une idée abstraite plutôt qu'un son.
Le physicien et polymathe britannique Thomas Young apporte, dans les années 1810, une contribution décisive sans pour autant percer le système dans son ensemble. En étudiant les cartouches - ces noms royaux entourés d'un ovale sur la pierre -, il parvient à identifier correctement certains signes correspondant au nom de Ptolémée et formule l'hypothèse que certains hiéroglyphes, du moins dans les noms étrangers, pouvaient avoir une valeur phonétique. C'était une intuition juste, mais partielle : Young restait convaincu que cette dimension phonétique se limitait à des cas particuliers, sans y voir un principe général du système d'écriture.
Champollion, le copte et la révélation de 1822
C'est Jean-François Champollion qui va transformer cette intuition en démonstration. Jeune prodige des langues anciennes, il maîtrise le copte - la langue liturgique des chrétiens d'Égypte, elle-même descendante directe de l'égyptien ancien - dès l'adolescence. Cette connaissance va se révéler déterminante : là où ses prédécesseurs abordaient les hiéroglyphes de l'extérieur, Champollion dispose d'une oreille pour la langue qui se cache derrière les signes.
En comparant les cartouches de Ptolémée et de Cléopâtre, puis en élargissant son analyse à des noms pharaoniques purement égyptiens comme Ramsès, Champollion comprend que le principe phonétique ne concerne pas seulement les noms étrangers : il structure l'ensemble du système. Les hiéroglyphes ne sont ni une écriture purement idéographique, comme on le croyait avant lui, ni un simple alphabet : ils combinent des signes phonétiques, qui notent des sons ou des groupes de sons, et des signes idéographiques ou déterminatifs, qui précisent le sens.
Le 27 septembre 1822, Champollion expose ses conclusions dans sa désormais célèbre Lettre à M. Dacier, lue devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres à Paris. En quelques pages, le silence de plus de trois mille ans se rompt : l'écriture des pharaons redevient lisible.
Un secret vieux de deux mille ans, une clé pour tous
Il aura fallu près de vingt-trois ans à la science européenne pour reconstituer ce que des générations d'Égyptiens ont su lire couramment : leur propre écriture. Il a fallu la conjonction d'une découverte archéologique fortuite, d'un texte trilingue providentiel, des travaux préparatoires de Young et de l'intuition linguistique de Champollion pour rouvrir cette porte.
Ce qui a demandé des décennies d'efforts aux plus grands esprits du XIXe siècle - la capacité à reconnaître un signe, à associer un son à une image, à lire un cartouche - est aujourd'hui à la portée de quiconque dispose d'un peu de curiosité et de régularité. C'est précisément l'ambition de Per-Ankh : prolonger, à sa manière et avec les outils d'aujourd'hui, cette démocratisation du savoir amorcée par Champollion, en rendant l'apprentissage des hiéroglyphes accessible pas à pas, signe après signe, à celles et ceux qui veulent renouer avec l'une des plus anciennes écritures de l'humanité.